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La vie au ralenti

La vie au ralenti

Comme tout le monde, on reste à la maison.

Les parents télétravaillent, les enfants télé-écolent. Ça se passe plutôt bien pour le moment.
Pour le papa ça ne change pas grand chose, puisque ça fait 11 ans qu’il fonctionne de cette façon. Pour moi c’est un peu différent, puisque mon travail n’est pas entièrement réalisable à distance. Je m’adapte comme je peux. J’ai remplacé les entretiens physiques par des appels téléphoniques. C’est un peu compliqué quand les enfants sont à côté (l’autre jour je n’avais pas bien raccroché après avoir laissé un message sur le répondeur de monsieur D., je pense donc qu’il a profité de notre conversation à propos d’un tube de dentifrice oublié chez mamie le week-end précédent… oups). L’objectif principal de mon activité étant d’accompagner les personnes dans leur recherche d’emploi ou de formation, disons que le rythme s’est nettement ralenti.

Je peux donc à m’occuper du travail scolaire des enfants tout en travaillant de mon côté. C’est loin d’être parfait, mais on y arrive. Le papa est là en renfort, mais pas à temps plein parce que j’ai beaucoup de mal à me concentrer quand on est trop nombreux autour de la table ! Heureusement, les enfants sont autonomes et je peux les envoyer en récré dans le jardin quand j’ai besoin de me concentrer !

La maîtresse a fait le choix d’envoyer le travail à faire par mail, ce qui nous laisse la possibilité de nous organiser avec pas mal de liberté. Pour le coup, ce serait vraiment tendu si en plus de mon boulot je devais gérer les leçons en visioconférence, les gamins qui parlent à voix haute, les éventuels soucis de connexion…

Le seul problème, c’est que Poussin et Belette travaillent très vite. Je dois donc m’interrompre assez régulièrement pour corriger un exercice, donner une nouvelle directive, ou carrément pour constater qu’il est 9h42 et qu’ils ont déjà bouclé tout leur programme de la matinée…
On essaye alors de compléter avec d’autres exercices, de réviser ce qui a déjà été vu en début d’année, d’aller un peu plus loin sans aller trop loin non plus, bref on bricole.

Pour ne pas perdre le rythme et éviter l’ennui, on a aussi créé un planning pour les jours de semaine.

Le matin est consacré au travail scolaire tandis que l’après-midi est plus tourné vers la culture générale et les apprentissages ludiques. Les enfants regardent des documentaires (heureusement il y a « C’est pas sorcier ! ») ou font des recherches, lisent des magazines… Ils profitent aussi de ce temps d’autonomie pour préparer des petits exposés qu’ils nous présentent ensuite le soir. Belette nous a par exemple fait un petit exposé sur….. les belettes ! Poussin a appris une fable et nous a parlé de La Fontaine, il a aussi fait des recherches sur Copernic. On va penser à d’autres sujets pour les jours à venir.

On profite aussi beaucoup du jardin.
Confinement ou pas, les enfants peuvent courir, faire du vélo, bricoler avec trois bouts de bois et deux cailloux… C’est une chance d’avoir cette grande porte ouverte sur la nature. On s’autorise aussi quelques escapades un peu plus loin, sur les bords des champs, à la lisière de la forêt.

On se dit que pour nous ce n’est pas trop gênant. Pas pour l’instant.
On peut se permettre de prendre du temps pour nous, passer plus de temps avec les enfants. On a sacrifié un week-end en amoureux à Porto mais ce n’est pas bien grave.
Ce n’est rien par rapport aux familles qui doivent cohabiter dans des appartements tout petits, aux enfants qui n’avaient de l’attention et de la bienveillance qu’à l’école et qui se retrouvent coincés avec des parents toxiques, à ceux dont les parents ne peuvent pas assurer un suivi scolaire correct, aux personnes qui vont voir leurs revenus baisser, à ceux qui ont ou qui vont perdre un proche, aux femmes qui vivent avec un conjoint violent, aux soignants qui font ce qu’ils peuvent avec peu de moyens… La liste est longue malheureusement.

Comme tout le monde on lit les infos, on écoute la radio et les nouvelles ne sont pas rassurantes. On ne sait pas, on attend…
Alors on saupoudre le tout d’un peu de légèreté. Des blagues sur les réseaux sociaux, des images et des détournements qui font rire, des livres et des films pour se divertir, des déjeuners dans le jardin pour profiter du soleil, des jeux de société quand on a fini de travailler…

De la douceur, de la sérénité et plein de courage à tous pour cette nouvelle semaine de confinement !


10 ans !

10 ans !

Poussin est né il y a dix ans. 10 ans ! C’est fou !

Une décennie de parentalité. Une décennie à s’émerveiller de petits riens et de pas de géant.

Le secret : prendre de la hauteur !

Des inquiétudes à la pelle. Des questions tout le temps, sur tous les sujets, à toutes les occasions.
Des milliards de câlins, des grimaces pour se faire rire, des surprises pour se faire plaisir.
Des centaines (des milliers ?!) d’histoires lues le soir, le matin, après la sieste, dans le jardin, dans les salles d’attente, sur un banc, en chuchotant, en prenant des voix ridicules, en faisant des mimes… et encore une autre, maman, s’il te plaît, elle était toute courte celle-là.

Dix ans et des négociations pour tout et n’importe quoi : pour un tour de toboggan en plus, pour se faire accompagner chez un copain alors que c’est dimanche et qu’on a la flemme, pour un yaourt au chocolat, pour un quart d’heure de lecture en plus avant de se coucher…

Dix ans à crier plus qu’on aurait voulu. A s’agacer pour des broutilles, à perdre patience pour trois fois rien un jour, mais à être un puits de patience pour quelque chose de bien pire le lendemain. Culpabiliser parce qu’on s’est fâchée un peu fort, entendre d’autres parents brailler sur leurs mômes, se dire que finalement on est plutôt cool. Dix ans à lire des bouquins qui parlent d’éducation bienveillante et de psychologie positive, dix ans à se demander si Isabelle Fiolliozat serait toujours aussi douce et compréhensive à notre place, avec un Poussin qui ne rentre dans aucune case !

Dix ans d’hypersensibilité. Dix ans à ne rien faire comme tout le monde. Dix ans à osciller entre « c’est génial d’avoir un enfant différent » et « mais purée pourquoi ce gosse ne fait-il jamais rien comme les autres ? »… Il y a des jours plus difficiles que d’autres, des périodes de doute et d’autres où tout est sous contrôle. En ce moment ça va. Ça ira peut-être nettement moins bien dans une semaine.

Nos premières mois ensemble ont été les plus difficiles de ma vie, vraiment. Je ne dormais presque pas, soit parce que Poussin ne dormait pas non plus, soit parce que je n’arrivais pas à lâcher prise. J’étais épuisée et inquiète. Je l’ai été de moins en moins, mais vraiment, ça a été difficile. Au bout de quelques semaines il y a eu du mieux. Au fil du temps c’est devenu plus simple, plus naturel. Poussin a commencé à sourire, puis à rire, et j’ai été rassurée. Plus les semaines passaient, plus c’était évident. Il n’a jamais été un gros dormeur et il détestait être ailleurs que dans nos bras, mais on a fait avec et c’était très bien comme ça.

Les gens disent souvent que l’épuisement des débuts et les difficultés s’oublient. Je n’en suis pas si sûre. Je pense qu’on n’oublie pas et heureusement. Au contraire, je trouve ça plutôt bien de se souvenir de tout ce qu’on a traversé, ça permet d’apprécier le chemin parcouru et de constater les progrès. Les difficultés font partie de nos vies, alors autant les accepter sans avoir à modifier notre mémoire !

Poussin a 10 ans et c’est un chouette petit garçon. Il a le même regard vif et brillant que lorsqu’il était bébé. Il a toujours un insatiable besoin d’affection et une demande d’attention exclusive. On essaye de les satisfaire, ou au contraire on essaie de lui faire comprendre pourquoi c’est impossible, on se questionne beaucoup, on s’adapte comme on peut. Ce n’est pas toujours simple, c’est même parfois usant, mais c’est comme ça. Ce qui est certain, c’est qu’en quelques années Poussin a énormément progressé et gagné en autonomie. C’est impressionnant de voir le chemin parcouru !

Poussin est particulier, mais pas seulement. Il est aussi et surtout curieux, marrant, passionné, sensible et futé. Etre sa maman est une formidable aventure !

Côtoyer la misère

Côtoyer la misère

Il y a des journées plus difficiles que d’autres. Il y a de l’agacement, de l’incompréhension, des lassitudes… Il y a aussi beaucoup d’espoir, parfois. Des surprises, des réussites là où on ne l’imaginait pas, des bonnes nouvelles.

C’est ce que j’aime bien dans mon boulot, c’est que rien n’est défini d’avance. Bien sûr, il y a des gens qu’on arrive à cerner très rapidement, des premières impressions qui ne trompent pas, mais n’empêche, ce qui est chouette c’est qu’en travaillant au contact des gens, rien n’est jamais figé.

Oui, je vois de la misère tous les jours et parfois c’est assez lourd. Il y a des situations très compliquées, de la souffrance, des gens complètement perdus qu’on n’arrivera peut-être jamais à faire évoluer. Ça peut être déstabilisant. Quand on n’a jamais été confronté à cette misère sociale, affective ou culturelle, on a même du mal à l’imaginer. Très souvent, mon entourage tombe des nues quand je parle de certaines situations, quand j’évoque le fossé qu’il y a entre certains de mes bénéficiaires et notre vie à nous.

Quand j’ai recommencé à travailler dans le social, cet automne, je savais à quoi m’attendre et j’ai repris mes marques très rapidement. Il y a dix ans, par contre, quand je suis sortie de la fac et que j’ai atterri dans le monde de l’insertion, le choc a été beaucoup plus rude ! C’était difficile parce que je n’avais pas de recul, parce que je ne me connaissais pas assez bien et que j’étais incapable de gérer toutes les émotions qui m’assaillaient, parce que je ne savais pas quand, comment et pourquoi mettre de la distance entre les gens et moi. Aujourd’hui c’est plus simple.

L’injustice et la misère me sautent aux yeux tous les jours. Il m’arrive d’être touchée, d’être dans la compassion, voire de retenir mes larmes devant des récits de vie dignes d’un bon vieux Zola. Et heureusement, parce que ce serait bien triste d’être hermétique à tout ! Ce serait même compliqué de travailler et d’aider sans avoir cette empathie comme moteur.

Tous les jours il faut prendre du recul. C’est ce qui permet de ne pas déprimer, de ne pas devenir insensible non plus, bref, de fonctionner correctement ! Ce qui me convient le mieux, à moi, c’est de plaisanter avec mes collègues. J’ai la chance de travailler avec des personnes infiniment bienveillantes ET pleines de second degré, ce qui est exactement ce dont j’ai besoin ! Sans le rire ce serait trop lourd. Le rire, c’est ce qui nous permet d’évacuer toutes nos frustrations et nos contrariétés.

Le trajet m’aide aussi beaucoup à prendre du recul. C’est mon espace de liberté, ma petite bulle rien qu’à moi entre ma vie privée et mon boulot. C’est une façon concrète de mettre de la distance entre ma vie de famille et mes bénéficiaires. Le matin, j’écoute la radio et je deviens doucement la moi du travail. Le soir je mets de la musique, plus ou moins rythmée selon mon humeur, et tandis que les kilomètres défilent je redeviens la moi de la maison. A 17h pétantes je rebascule sur France Inter et tout semble plus léger.

La route est longue mais j’en ai besoin. J’ai besoin d’être seule avec la radio ou la musique, j’ai besoin de penser à ce que je veux.
J’aime profiter des couleurs du ciel, de celles des arbres en automne, de la beauté du paysage sous le givre… Le soir, je passe de la ville à la campagne et j’aime retrouver progressivement la nature et le calme. Le paysage est comme moi, il s’apaise progressivement. La luminosité est géniale aussi, à ce moment-là ! Quand j’en ai marre d’être coincée derrière un camion sans pouvoir le doubler, ou tout simplement si j’ai envie d’un petit shoot de calme supplémentaire, je quitte la départementale et je passe entre les collines, les prés et la forêt. Ça me prend à peine 5 minutes de plus, mais au détour de certains virage, la vue les vaut bien !

Le retour des mamans-gâteaux, ou le festival des stéréotypes !

Le retour des mamans-gâteaux, ou le festival des stéréotypes !

La Mairie a encore frappé… Sur le petit carton d’invitation au spectacle de Noël des enfants, il est demandé aux « mamans gâteaux » de préparer des pâtisseries pour le goûter.
En revanche, le rôle des hommes n’est pas précisé. On ne sait pas si les « papas-bûcherons » devront couper des sapins ou si les « papas-tournevis » seront réquisitionnés pour fixer les étagères de la cantine.

Je déteste l’expression « maman gâteaux ». Elle nous avait déjà horrifiés au début de notre installation dans le village. Si bien qu’en arrivant au Conseil Municipal, deux ans plus tard, Papa-des-Champs avait suggéré un petit changement en expliquant le pourquoi du comment. Certains élus étaient d’accord. Pour d’autres c’était moins évident.
Pour ceux-là, vouloir changer les mots, c’est « se prendre la tête pour pas grand chose ». Ça suscite l’amusement ou l’agacement, c’est plus ou moins bien compris. On passe pour des emmerdeurs, des extrémistes (ben voyons !), certainement pour des gens qui n’ont rien d’autre à foutre…
Le mot avait donc été changé. Cette année, je ne sais pas pourquoi, les mauvaises habitudes sont de retour.

Parfois, les gens ont du mal à comprendre que les mots ne sont pas que des mots, qu’ils ont une signification, que derrière il y a des représentations et des schémas porteurs de valeurs différentes. Ce n’est pas une lubie. Notre objectif n’est pas d’enquiquiner le monde, mais plutôt de le faire tourner un peu plus rond.

Ce soir, en découvrant ce petit carton d’invitation j’ai été en colère. Je le suis encore. J’ai eu envie d’écrire à la mairie pour marquer le coup, je me suis demandé si j’essaierais d’être pédagogue ou ironique… mais finalement à quoi bon ? Passer encore pour la pénible de service…

Je sais que la secrétaire de mairie n’a pas pensé à mal et qu’elle sait très bien que les hommes aussi peuvent cuisiner. Oui, sauf que considérer que c’est une expression et que ce n’est pas grave, c’est accepter aussi les expressions homophobes ou racistes, c’est penser que l’égalité des sexes ce n’est pas si important que ça, c’est valider les stéréotypes.

Juste avant de me donner le fameux mot de la mairie, Belette me racontait justement qu’aujourd’hui, à l’école, dans un exercice il y avait la phrase « maman fait ses courses »… Comme elle est déjà sensibilisée (certains diront lobotomisée, mais ceux-là je les invite à aller se faire voir !) elle a barré « ses » et l’a remplacé par « des ». Ça aura le mérite de faire sourire la maîtresse !
Là encore c’est une expression, « faire ses courses, laver son linge, ranger sa cuisine »… mais une fois de plus ça laisse entendre que les courses, le linge et la cuisine sont des domaines féminins. Tous les ans, dans tous les manuels scolaires, on tombe sur ce genre d’horreurs. Ce n’est pas ce que j’ai envie de transmettre à mes enfants. Ce n’est pas ce que nous avons décidé, nous parents, de transmettre à nos enfants.

C’est lassant. On les élève en fonction de ce qu’on pense être le mieux, mais ça ne suffit pas, il faut aussi rattraper les aberrations auxquelles ils sont confrontés chaque jour. Il faut rattraper les âneries proférés par les gamins abreuvés de pubs et de représentations complètement dépassées.

Ce soir je n’en peux plus des stéréotypes ! Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans une société incapable de se remettre en question. Je ne veux pas qu’ils fassent des choix guidés par des stéréotypes archaïques. Je ne veux avoir l’impression d’embêter le monde alors que l’égalité femmes-hommes est censée être une évidence. En 2019 en France…

J’en ai marre qu’on me demande en gloussant si c’est mon mari qui « fait la nounou » quand je sors sans lui (bah non, il est juste dans son rôle de père, ducon !), j’en ai marre d’entendre des réflexions pourries du genre « c’est important pour une maman d’être là pour les devoirs » (ah ?! avoir des testicules empêcherait de faire réviser les mots de la dictée ?!), j’en ai marre qu’au boulot les bénéficiaires pensent qu’ils peuvent m’appeler par mon prénom, alors que mon collègue est systématiquement appelé « monsieur ». Je ne veux plus qu’on dise à ma fille de demander « à maman » de lui faire une queue de cheval pour le sport (pas de bol, chez nous le matin c’est papa qui coiffe), je ne veux plus encourager Poussin à se blinder, parce ses goûts et ses choix seront certainement sujets de moquerie un jour ou l’autre.