Côtoyer la misère

Côtoyer la misère

Il y a des journées plus difficiles que d’autres. Il y a de l’agacement, de l’incompréhension, des lassitudes… Il y a aussi beaucoup d’espoir, parfois. Des surprises, des réussites là où on ne l’imaginait pas, des bonnes nouvelles.

C’est ce que j’aime bien dans mon boulot, c’est que rien n’est défini d’avance. Bien sûr, il y a des gens qu’on arrive à cerner très rapidement, des premières impressions qui ne trompent pas, mais n’empêche, ce qui est chouette c’est qu’en travaillant au contact des gens, rien n’est jamais figé.

Oui, je vois de la misère tous les jours et parfois c’est assez lourd. Il y a des situations très compliquées, de la souffrance, des gens complètement perdus qu’on n’arrivera peut-être jamais à faire évoluer. Ça peut être déstabilisant. Quand on n’a jamais été confronté à cette misère sociale, affective ou culturelle, on a même du mal à l’imaginer. Très souvent, mon entourage tombe des nues quand je parle de certaines situations, quand j’évoque le fossé qu’il y a entre certains de mes bénéficiaires et notre vie à nous.

Quand j’ai recommencé à travailler dans le social, cet automne, je savais à quoi m’attendre et j’ai repris mes marques très rapidement. Il y a dix ans, par contre, quand je suis sortie de la fac et que j’ai atterri dans le monde de l’insertion, le choc a été beaucoup plus rude ! C’était difficile parce que je n’avais pas de recul, parce que je ne me connaissais pas assez bien et que j’étais incapable de gérer toutes les émotions qui m’assaillaient, parce que je ne savais pas quand, comment et pourquoi mettre de la distance entre les gens et moi. Aujourd’hui c’est plus simple.

L’injustice et la misère me sautent aux yeux tous les jours. Il m’arrive d’être touchée, d’être dans la compassion, voire de retenir mes larmes devant des récits de vie dignes d’un bon vieux Zola. Et heureusement, parce que ce serait bien triste d’être hermétique à tout ! Ce serait même compliqué de travailler et d’aider sans avoir cette empathie comme moteur.

Tous les jours il faut prendre du recul. C’est ce qui permet de ne pas déprimer, de ne pas devenir insensible non plus, bref, de fonctionner correctement ! Ce qui me convient le mieux, à moi, c’est de plaisanter avec mes collègues. J’ai la chance de travailler avec des personnes infiniment bienveillantes ET pleines de second degré, ce qui est exactement ce dont j’ai besoin ! Sans le rire ce serait trop lourd. Le rire, c’est ce qui nous permet d’évacuer toutes nos frustrations et nos contrariétés.

Le trajet m’aide aussi beaucoup à prendre du recul. C’est mon espace de liberté, ma petite bulle rien qu’à moi entre ma vie privée et mon boulot. C’est une façon concrète de mettre de la distance entre ma vie de famille et mes bénéficiaires. Le matin, j’écoute la radio et je deviens doucement la moi du travail. Le soir je mets de la musique, plus ou moins rythmée selon mon humeur, et tandis que les kilomètres défilent je redeviens la moi de la maison. A 17h pétantes je rebascule sur France Inter et tout semble plus léger.

La route est longue mais j’en ai besoin. J’ai besoin d’être seule avec la radio ou la musique, j’ai besoin de penser à ce que je veux.
J’aime profiter des couleurs du ciel, de celles des arbres en automne, de la beauté du paysage sous le givre… Le soir, je passe de la ville à la campagne et j’aime retrouver progressivement la nature et le calme. Le paysage est comme moi, il s’apaise progressivement. La luminosité est géniale aussi, à ce moment-là ! Quand j’en ai marre d’être coincée derrière un camion sans pouvoir le doubler, ou tout simplement si j’ai envie d’un petit shoot de calme supplémentaire, je quitte la départementale et je passe entre les collines, les prés et la forêt. Ça me prend à peine 5 minutes de plus, mais au détour de certains virage, la vue les vaut bien !

Le retour des mamans-gâteaux, ou le festival des stéréotypes !

Le retour des mamans-gâteaux, ou le festival des stéréotypes !

La Mairie a encore frappé… Sur le petit carton d’invitation au spectacle de Noël des enfants, il est demandé aux « mamans gâteaux » de préparer des pâtisseries pour le goûter.
En revanche, le rôle des hommes n’est pas précisé. On ne sait pas si les « papas-bûcherons » devront couper des sapins ou si les « papas-tournevis » seront réquisitionnés pour fixer les étagères de la cantine.

Je déteste l’expression « maman gâteaux ». Elle nous avait déjà horrifiés au début de notre installation dans le village. Si bien qu’en arrivant au Conseil Municipal, deux ans plus tard, Papa-des-Champs avait suggéré un petit changement en expliquant le pourquoi du comment. Certains élus étaient d’accord. Pour d’autres c’était moins évident.
Pour ceux-là, vouloir changer les mots, c’est « se prendre la tête pour pas grand chose ». Ça suscite l’amusement ou l’agacement, c’est plus ou moins bien compris. On passe pour des emmerdeurs, des extrémistes (ben voyons !), certainement pour des gens qui n’ont rien d’autre à foutre…
Le mot avait donc été changé. Cette année, je ne sais pas pourquoi, les mauvaises habitudes sont de retour.

Parfois, les gens ont du mal à comprendre que les mots ne sont pas que des mots, qu’ils ont une signification, que derrière il y a des représentations et des schémas porteurs de valeurs différentes. Ce n’est pas une lubie. Notre objectif n’est pas d’enquiquiner le monde, mais plutôt de le faire tourner un peu plus rond.

Ce soir, en découvrant ce petit carton d’invitation j’ai été en colère. Je le suis encore. J’ai eu envie d’écrire à la mairie pour marquer le coup, je me suis demandé si j’essaierais d’être pédagogue ou ironique… mais finalement à quoi bon ? Passer encore pour la pénible de service…

Je sais que la secrétaire de mairie n’a pas pensé à mal et qu’elle sait très bien que les hommes aussi peuvent cuisiner. Oui, sauf que considérer que c’est une expression et que ce n’est pas grave, c’est accepter aussi les expressions homophobes ou racistes, c’est penser que l’égalité des sexes ce n’est pas si important que ça, c’est valider les stéréotypes.

Juste avant de me donner le fameux mot de la mairie, Belette me racontait justement qu’aujourd’hui, à l’école, dans un exercice il y avait la phrase « maman fait ses courses »… Comme elle est déjà sensibilisée (certains diront lobotomisée, mais ceux-là je les invite à aller se faire voir !) elle a barré « ses » et l’a remplacé par « des ». Ça aura le mérite de faire sourire la maîtresse !
Là encore c’est une expression, « faire ses courses, laver son linge, ranger sa cuisine »… mais une fois de plus ça laisse entendre que les courses, le linge et la cuisine sont des domaines féminins. Tous les ans, dans tous les manuels scolaires, on tombe sur ce genre d’horreurs. Ce n’est pas ce que j’ai envie de transmettre à mes enfants. Ce n’est pas ce que nous avons décidé, nous parents, de transmettre à nos enfants.

C’est lassant. On les élève en fonction de ce qu’on pense être le mieux, mais ça ne suffit pas, il faut aussi rattraper les aberrations auxquelles ils sont confrontés chaque jour. Il faut rattraper les âneries proférés par les gamins abreuvés de pubs et de représentations complètement dépassées.

Ce soir je n’en peux plus des stéréotypes ! Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans une société incapable de se remettre en question. Je ne veux pas qu’ils fassent des choix guidés par des stéréotypes archaïques. Je ne veux avoir l’impression d’embêter le monde alors que l’égalité femmes-hommes est censée être une évidence. En 2019 en France…

J’en ai marre qu’on me demande en gloussant si c’est mon mari qui « fait la nounou » quand je sors sans lui (bah non, il est juste dans son rôle de père, ducon !), j’en ai marre d’entendre des réflexions pourries du genre « c’est important pour une maman d’être là pour les devoirs » (ah ?! avoir des testicules empêcherait de faire réviser les mots de la dictée ?!), j’en ai marre qu’au boulot les bénéficiaires pensent qu’ils peuvent m’appeler par mon prénom, alors que mon collègue est systématiquement appelé « monsieur ». Je ne veux plus qu’on dise à ma fille de demander « à maman » de lui faire une queue de cheval pour le sport (pas de bol, chez nous le matin c’est papa qui coiffe), je ne veux plus encourager Poussin à se blinder, parce ses goûts et ses choix seront certainement sujets de moquerie un jour ou l’autre.

Apprentissage de la tristesse

Apprentissage de la tristesse

Si nos enfants ont hérité de quelques-uns de nos traits de caractère ; si nous leur avons transmis, malgré nous, certaines angoisses, heureusement ils n’ont pas non plus récupéré toutes nos névroses !

Quand j’étais petite, tout ce qui touchait à la mort, de près ou de loin, me filait une peur bleue. J’étais notamment incapable de passer devant un cimetière. Si nous étions en voiture je fermais les yeux, si j’étais à pieds je détournais le regard. Dans tous les cas, je me sentais vraiment mal et c’était pour moi une véritable épreuve. Tout le vocabulaire se rapportant à la mort me dérangeait. L’entendre, le lire, l’imaginer m’était pénible.
Mon imagination était assez fertile pour que mon esprit associe à la mort beaucoup trop d’idées et d’objets.

Ça s’est calmé parce que j’ai grandi, mais aussi parce que j’ai compris d’où venait cette phobie. Mon inconscient et moi avons eu quelques explications. Il faut dire aussi que la seule représentation que j’avais de la mort était celle, complètement biaisée, de cet inconscient terrorisé. Je n’avais finalement été confrontée qu’à son aspect angoissant.

Heureusement, tout est complètement différent pour Poussin et Belette. Leur rapport à la mort est beaucoup plus sain. C’est un sujet que nous avons abordé assez tôt, le plus naturellement possible. Justement pour éviter d’en avoir peur. Dès que Poussin a commencé à se montrer curieux, vers trois ans, nous avons essayé de lui apporter des réponses honnêtes et claires.
C’était plus simple d’aborder ces questions-là de manière neutre et objective, plutôt que d’attendre une occasion où l’affect aurait pris le dessus. Par chance, pour chacun de nos enfants, ce questionnement est tombé en dehors de toute période de deuil, à des moments où nous étions disponibles émotionnellement.

Nous avons notamment beaucoup utilisé ce petit livre de Catherine Dolto, assez bien fichu. Il est très neutre et apporte des réponses simples, ce qui nous a parfaitement convenu. A chacun, ensuite, d’étoffer les explications selon ses expériences et ses croyances.

Je pense aussi que l’effet « vie au grand air et proche de la nature » a beaucoup contribué à rendre la mort moins angoissante aux yeux des enfants. Depuis qu’ils sont tout petits, ils sont habitués à voir les petits mulots croqués par le chat, les bestioles écrabouillées sur le bord des routes, nos poules qui n’ont vraiment pas eu de chance (entre le renard, le chien de chasse et – plus original- le kidnapping !)… Nous n’avons pas voulu les laisser voir les poules trop « abîmées », mais pour ce qui est des rongeurs grignotés par le chat ou les animaux le long des routes, c’est plus difficile à éviter.
Tous ces petits drames n’ont pas rendu les enfants insensibles, loin de là. Nous avons toujours eu de la peine pour chacune de ces petites bêtes. Simplement, pour les enfants cette tristesse n’est pas teintée d’angoisse.

A leur âge, j’aurais été incapable d’en faire autant. Même ado, quand mon hamster est mort, je n’ai pas pu aller le voir. Pourtant il ne portait aucune trace de blessure. D’ailleurs, j’ai aussi refusé de regarder nos poules victimes du renard…
Poussin et Belette, eux, sont tristes de perdre leurs animaux, mais ne sont pas effrayés à l’idée de leur faire un dernier au-revoir. Belette est du genre à râler sur le chat qui a massacré une souris, parfois à pleurer pour la pauvre souricette tout mignonne, mais cela ne la gêne pas du tout de constater les dégâts sur ce qu’il reste du rongeur. Au contraire, elle est même plutôt curieuse et cherche parfois à reconnaître les différents organes !

Il y a quelques semaines, nous avons perdu Olive, le petit lapin que nous avions depuis le printemps. C’est sans conteste l’animal que les enfants ont le plus pleuré. Ça a d’ailleurs été un peu dur pour toute la famille. Il y a eu beaucoup de larmes et Belette a été très affectée pendant plusieurs jours. Poussin aussi, mais disons que tous les deux l’ont exprimé différemment (à l’extérieur c’est Poussin qui exprime le plus ses émotions et Belette qui est dans le contrôle permanent, mais à la maison elle a un comportement totalement différent).


Bref, le souvenir de notre lapinou est encore bien présent, néanmoins je trouve que les réactions des enfants sont équilibrées. C’est une tristesse toute douce et mélancolique, tellement éloignée de ce qui m’a jadis terrorisée ! Moi, j’étais même incapable de formuler ma tristesse, tellement j’étais occupée à tenter d’étouffer mes peurs…
Je suis infiniment désolée pour ma Belette, ça me picote beaucoup de découvrir ses dessins remplis de lapins qu’on enterre ou qu’on pleure (elle passe beaucoup par le dessin pour exprimer ses émotions), mais je suis tellement soulagée de voir qu’elle gère si bien sa tristesse !

Un petit air de nouveauté

Un petit air de nouveauté

Il y a quelques jours, le blog fêtait ses 7 ans : c’était hier et c’était il y a un siècle ! Je n’ai pas vu le temps passer et pourtant je ne compte plus les changements, depuis ce bel été 2012 où nous nous sommes arrivés en Bourgogne.

Je n’ai pas toujours écrit de façon régulière, j’ai en stock quelques billets qui ne seront certainement jamais publiés, j’ai eu plein d’idées que j’ai abandonnées en cours de route. Au fil du temps, j’ai même un peu perdu le rythme. L’envie d’écrire est toujours là, mais le temps, l’humeur, la disponibilité me manquent parfois. J’ai bien peur que ça ne s’arrange pas, bien au contraire !
En effet, il va y avoir un sacré changement dans nos vies, puisque dans quelques jours je reprendrai le chemin du travail à temps plein.

Il y a quelques mois, j’ai décidé d’arrêter complètement mon activité de rédactrice, pour plusieurs raisons. Notamment : l’écriture à but commercial me gonfle profondément (le placement de produit est une invention diabolique !) et je n’aime pas tellement être ma propre commerciale. Je pense aussi qu’il est temps pour moi d’avoir une activité à l’extérieur, de faire une vraie coupure entre ma maison, mon travail et ma famille.

J’ai bien réfléchi et j’ai pensé que le mieux était de retourner vers mon ancien métier, celui d’il y a 10 ans, d’avant les enfants et le départ de Paris. Je ne sais pas si je l’ai déjà évoqué ici, j’étais conseillère à l’emploi. Cette fois je deviens conseillère en insertion professionnelle, ce qui n’est pas exactement pareil, mais presque ! Pour résumer, je vais m’occuper de moins de gens, mais mieux. Dans un cadre un peu différent, avec beaucoup plus d’autonomie, de moyens et de souplesse.
Ça n’a l’air de rien mais en fait ça change tout. Je n’aurais pas pu rêver mieux, c’est exactement le type de poste que j’ai toujours voulu avoir ! Pendant mon entretien d’embauche, plus les personnes qui m’ont reçues me parlaient du poste et de leur vision du métier, plus j’avais envie de bosser avec elles !
Je sais que c’est un métier difficile, que parfois je vais faire face à des situations compliquées, à des gens en grande précarité, mais c’est justement ce que je trouve motivant. Et puis, entre nous, c’est un peu plus utile que d’écrire un article de blog pour vanter les mérites d’un mixeur, tout en faisant semblant de parler d’autre chose…

Evidemment, ce changement va se répercuter de plein fouet sur le reste de la famille ! Les enfants vont expérimenter la cantine et la garderie tous les jours après l’école, le centre de loisirs quelques mercredis par mois… Bon, pour la cantine et la garderie ils sont contents, ils seront avec leurs copains/ines, l’ambiance à l’école est sympa, bref tout va bien.
Je crains un peu plus la découverte du centre de loisirs. Ce sera tout nouveau pour eux et ils ne connaîtront personne ou presque. Et justement, celles et ceux que Belette risque de connaître, elle trouve que ce sont « des enfants beaufs ». Ce sont ses mots…
Si c’est vraiment horrible, on s’arrangera pour trouver un plan B !

Notre organisation prend forme et s’articule assez bien. Le papa s’occupera seul des enfants le matin pour que je puisse commencer tôt, tandis que le soir je m’arrangerai pour les choper au vol dès la fin de la garderie. Un midi par semaine, ils pourront aussi manger à la maison, Papa-des-Champs étant toujours en télétravail. Autant que possible, le changement se fera dans la douceur.

Bien sûr, ça va me faire bizarre de ne plus passer le mercredi avec eux, de ne plus aller les chercher à la sortie de l’école, d’être moins dispo pour les sorties scolaires… Bizarre mais pas triste. J’ai adoré faire tout ça, pas une seule seconde je ne regrette d’avoir été à leurs côtés pendant toutes ces années, j’ai toujours trouvé que c’était le meilleur choix pour nous. C’est simplement qu’aujourd’hui j’ai envie d’autre chose.

Alors maintenant, nous allons faire différemment et ce sera bien quand même.