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En Souvenir d’André, de Martin Winckler

En Souvenir d’André, de Martin Winckler

Martin Winckler est un nom qui m’est familier depuis un petit bout de temps. Avant de découvrir son talent d’écrivain et de dévorer ses romans, Martin Winckler était pour moi une référence en matière de contraception. Il y a pas loin de 10 ans, j’ai découvert ses articles, ses prises de position, ses précieux conseils, et j’ai appris plein plein de choses. J’ai ainsi pu trouver la contraception qui me convient le mieux (le DIU au cuivre, si vous voulez tout savoir !) et faire évoluer mon regard sur le rapport soignant-soigné. Lire Winckler (et d’autres médecins-auteurs par la suite) m’a ouvert les yeux sur la façon dont certains gynécos imposent, jugent, ne respectent pas, infantilisent les femmes. A partir de là je me suis sentie beaucoup plus libre dans ma façon de choisir mes médecins, et plus impliquée dans la façon dont je voulais gérer mon corps. Et accessoirement j’ai puis fuir à toutes jambes le premier gyneco que j’ai consulté en arrivant dans la Nièvre, pour en rencontrer par la suite un deuxième beaucoup plus respectueux et compétent. Après avoir découvert Winckler le médecin, j’ai donc découvert Winckler l’écrivain. Pour l’anecdote, la personne qui m’a offert La Maladie de Sachs ne savait pas du tout que j’avais déjà beaucoup d’estime pour son auteur, et ne s’intéressait pas plus que ça à la contraception. Un joli hasard. Pour la faire courte, j’ai adoré ses romans ! Là encore il est question de respect et du rapport médecin-patient, avec en prime une écriture très agréable à lire. Winckler écrit bien et il maîtrise carrément l’art de nous mettre en haleine. Il aime mêler les petites histoires toutes simples des gens à une réflexion plus vaste de la médecine, selon un procédé qui fonctionne parfaitement. Quand j’entame un de ses bouquins je sais que j’y serais scotchée jusqu’à le terminer. Le côté frustrant c’est que du coup je les lis trop vite !

A celles et ceux qui ne connaissent pas Martin Winckler comme écrivain, je conseillerai de commencer soit par La Maladie de Sachs (une jolie fresque sur le rapport d’un médecin généraliste de campagne et ses patient, avec une vraie réflexion sur la médecine générale) soit par Le Choeur des femmes (un récit qui mêle fiction et réflexion sur la pratique de la gynécologie/obstétrique et le respect des patientes). On peut aussi commencer par En Souvenir d’André mais son sujet étant moins global, il me semble qu »il donne un aperçu moins vaste de Winckler. On peut certainement aussi découvrir Winckler par un autre de ses écrits, je parle là de ceux qui d’après moi ont une très forte portée. Sachant que je ne les ai pas tous lus non plus.

livreWinckler

Bref, cette introduction un peu longue m’amène à vous parler justement de En Souvenir d’André, que j’ai lu cette semaine. Paru en 2012, ce roman aborde la fin de vie et du traitement de la douleur. Dit comme ça, le sujet peut paraître difficile (la mort c’est rarement un sujet de loisir rafraîchissant !) et pourtant ce roman n’est absolument pas glauque ni angoissant. Personnellement j’ai une nette tendance à m’angoisser et à mal dormir quand je lis des histoires difficiles mais là vraiment, c’était tout doux et à aucun moment on ne se sent oppressé. Il y est principalement question d’euthanasie mais pas seulement. La problématique du livre tourne beaucoup autour de l’accompagnement des personnes en fin de vie, de la gestion de leur douleur, et de leur écoute. Ecoute et accompagnement me semblent d’ailleurs êtres les mots qui résument le mieux En Souvenir d’André. Le propos de Winckler n’est pas de lancer directement une tribune en faveur de l’euthanasie, mais plutôt de réfléchir à une manière humaine et respectueuse d’accompagner les malades qui se savent condamnés. L’aspect strictement médical s’efface ici devant l’empathie et le soutien moral. Pour être un peu plus précise, il est évident que l’auteur penche pour la légalisation du suicide assisté (et il défend ce choix en interview et/ou articles), cependant le roman ne ressemble en rien à un manifeste vindicatif. Au contraire tout y est doux et subtil. L’humain, le respect et la dignité y remplacent efficacement les discours politiques et militants ! (1)

La trame narrative est un peu difficile à résumer puisqu’il s’agit ici de récits enchâssés. Dans un futur où l’euthanasie serait légale, un narrateur personnage dont la fin approche raconte son histoire à un jeune inconnu venu chez lui, on le suppose, pour l’accompagner. Ou du moins l’écouter. Médecin spécialisé dans le traitement de la douleur, il explique comment il a assisté plusieurs personnes souhaitant abréger leur souffrances alors que cette pratique était encore interdite. Avec humanité et douceur, il évoque les histoires personnelles que ces patients de l’ombre lui ont confiées. Il explique comme l’écoute lui a été indispensable pour aider ces gens qui avaient tous besoin de livrer un secret, une confession, un bout de leur existence, avant de s’éteindre pour toujours. De fil en aiguille nous suivons également l’histoire de ce narrateur, parfois riche en surprises. Les différents niveaux de récits s’imbriquent finalement pour former un tout cohérent. Cette façon de construire les romans est assez courante chez Winckler, déjà dans Le Choeur des femmes par exemple les petites histoires finissaient par nourrir le récit principal. A titre personnel, et c’est une de mes seules critiques, j’ai l’impression que le moment où ce récit cadre rejoint les autres arrive un peu tardivement et laisse un petit goût de fin trop rapide. On a l’impression que tout se précipite à la fin et qu’avec une vingtaine de pages en plus ça aurait été un peu plus fluide. M’enfin c’est là mon avis et ça ne m’empêche pas de prendre beaucoup de plaisir à lire Martin Winckler.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans En Souvenir d’André, c’est l’évocation de la prise en charge psychique de la fin de vie. Au-delà de la question de l’euthanasie, l’accompagnement des mourants apparaît comme un sujet qui mérite notre attention. Peu importe si la mort est accélérée à la demande du patient ou s’il la sait proche parce que la maladie est avancée et qu’il l’attend sans en choisir l’instant. Winckler met en avant le besoin de parler et de se confier de ces gens qui finissent de vivre. Il souligne ce besoin de se raconter à une personne neutre et détachée, une oreille à trouver le plus souvent en dehors du cercle familial. Je sais que certaines associations et certains hôpitaux mettent en place un système où des bénévoles viennent écouter les malades en fin de vie, et il me semble évident que ces initiatives sont à développer. Dans le futur imaginé par Martin Winckler, cet accompagnement s’est généralisé et c’est tant mieux.

En parallèle, sa vision de l’euthanasie et de sa mise en oeuvre sont plutôt convaincantes. Il évoque d’une part quelques pistes qui aideraient à la légaliser et à la mettre en oeuvre avec éthique et respect, tout en nous montrant des situations où le choix, le libre-arbitre et la dignité sont au centre de toute réflexion. Comme je le soulignais plus tôt, tout est douceur et finesse. En Souvenir d’André nous propose une vision éclairée et argumentée de cette question qui fait souvent débat, en nous offrant un aperçu romancé mais réaliste de ce qui pourrait être mis en place. Je ne sais pas si la lecture de ce livre pourrait faire changer d’avis quelqu’un qui serait 100% réticent à l’euthanasie, mais elle a le mérite de proposer une réflexion intéressante. Sans s’intéresser plus que ça à cette question, je suppose qu’on pourrait également choisir de lire ce roman en se fixant essentiellement sur l’intrigue. Un peu dommage, comme de lire Le Dernier Jour d’un condamné en se fichant du thème de la peine de mort, mais pas impossible pour un lecteur passif. Pour ma part j’apprécie beaucoup de pouvoir réfléchir à un sujet important tout en passant un bon moment avec un récit romancé et agréable à lire. Bref,  je recommande !

(1) Pour écouter Winckler prendre clairement position c’est par ici.